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Ode à la Day-Date


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli


Ceux qui me lisent attentivement (je ne doute pas qu’ils sont légion…) se souviennent certainement que, dans ma chronique n°16, je me plaignais largement du fait que la vénérable maison ROLEX semblait avoir délaissé tout l’imaginaire qui avait accompagné sa formidable histoire : découvertes scientifiques, exploits sportifs, records technologiques…

Alors… aurais-je été entendu jusqu’à Berne (ou plutôt puis-je caresser l’espoir que le responsable marketing m’ait lu puis se soit dit « Mais oui ! Bien sûr ! C’est exactement ce qu’il faut faire ! Revenons à nos fondamentaux ! Et vite ! ») ? Non… bon… je doute que ça se soit passé comme ça (quoique on… peut toujours rêver…).

Toujours est-il que j’ai constaté ces derniers temps avec la plus grande satisfaction que les récentes campagnes de publicité ROLEX ressemblent fort à ce que l’on pouvait voir dans les années 80 : des « décideurs », des grands sportifs, des artistes sont « utilisés » pour illustrer l’excellence de la marque et mettre sa perfection en perspective. Et l’une de ces publicités parue dans un magazine m’a immédiatement renvoyé à cette époque bénie : il y est justement mis en parallèle une DAY-DATE en or et un « décideur » qui explique que sa propre exigence n’a d’égale que celle de la montre qu’il porte… ça ne vous rappelle rien ? Vraiment ? « The President’s watch » ! Une main qui tient le combiné d’un téléphone rouge… un poignet habillé d’une DAY-DATE en or jaune, bracelet… président !

Pour ceux qui auraient oublié (et qui lisent l’anglais) voici ce que l’on peut lire aujourd’hui sur le site de la marque concernant cette référence : « “In 1956, the Rolex Day-Date made its debut. Available only in 18 ct gold or platinum, it was the first wristwatch to display the date and day of the week spelt out in full in a window on the dial. With the President bracelet, originally created specially for it, the Day-Date continues to be the watch par excellence of influential people »

Oui, révélée en 1956, la DAY-DATE est tout de suite considérée comme le plus prestigieux des modèles de la marque ROLEX, elle est la première montre-bracelet calendrier indiquant en plus de la date du jour, le jour de la semaine en toutes lettres à 12 heures sur le cadran.

C’est cette montre que l’on pourra voir au poignet du Président Kennedy (un cadeau de Marilyn Monroe pour son quarante-cinquième anniversaire en 1962), du Président Johnson, de Warren Buffet bien plus tard et de tant d’autres… Dès 1966, la marque s’appuie sur les propriétaires célèbres du modèle car, très vite, la DAY-DATE devient la montre des Présidents, leaders et visionnaires, la montre qu’ont en commun la plupart des hommes et des femmes d’exception. Cette image est restée gravée (il se trouve que j’ai vu il y a peu un - extraordinaire ! - documentaire sur la gloire et la chute d’O.J. SIMPSON dans lequel on peut l’y voir notamment, devenu un « homme d’affaires » après avoir été un grand champion, assis à l’arrière d’une limousine exhibant fièrement une… DAY-DATE !).

Formidable symbole de réussite (c’est à ce modèle qu’aurait été bien inspiré de faire référence le célèbre publicitaire que j’évoque - décidément c’est une obsession… il faut dire qu’il avait manqué là une belle occasion de fermer sa gu… - dans mes chroniques 6 et 15) je crois bien malheureusement (tristement même) qu’elle est un peu passée de mode, comme devenue le miroir d’une époque révolue, détrônée par des chronographes qui n’indiquent pas seulement le jour mais mesurent la vitesse (jusqu’à 400 kilomètres ou miles à l’heure pour le DAYTONA…)  comme si le temps nous était de plus en plus compté. Parce que tout va plus vite… beaucoup plus vite… non ? Trop ?  

Pourtant, ROLEX lui a récemment donné un nouveau visage et un nouveau mouvement. Quatorze brevets ont été déposés pour le calibre automatique 3255 développé dans sa manufacture : ainsi, lorsqu'il est emboîté, le 3255 affiche une variation de - 2/+ 2 secondes par jour, ce qui est une prouesse quand on sait que le Contrôle officiel suisse des chronomètres certifie les mouvements qui varient entre - 4/+ 6 secondes par jour ! De plus, ce calibre flambant neuf est flanqué d'un échappement surdoué, qui offre un rendement 15 % supérieur à celui d'un échappement à ancre suisse classique. Il est également résistant aux chocs et aux champs magnétiques !

Et c’est ainsi que la DAY-DATE est grande ! Une montre intemporelle, universelle que tout le monde rêve de porter à son poignet : son cadran, d'une simplicité biblique, ne livre que des informations essentielles: l'heure, la date, le jour. N’est-ce pas là le nécessaire… et le suffisant ?





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Deux hommes et leurs montres.


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Qu'est-ce qu'être un homme ? »


A en croire (et voir) nombre de mes contemporains la réponse se trouve d’abord (et parfois uniquement…) à leur poignet (pour d’autres ce sera à leurs pieds, pour d’autres encore dans les cylindres d’un moteur et pour d’autres enfin dans l’accumulation de tout ce qui précède voire plus encore…): comme si dorénavant l’objet devançait nécessairement la personnalité.

« Dorénavant » ?! Il fut, oui, une époque où les garde-temps - pour traiter du sujet qui nous occupe principalement dans cette chronique - étaient réduits aux seconds rôles, ceux de simple faire-valoir, où l’homme se suffisait à lui-même et portait beau sans qu’il lui soit indispensable de porter telle ou telle marque, c’était un temps où Belmondo et Delon régnaient en maîtres absolus sur l’imaginaire masculin.  

Il suffit pour s’en convaincre de revoir la plupart des films dans lesquels jouent ces deux immenses acteurs… de se remémorer leur parcours, l’évidence de leur séduction, la permanence de leur virilité.

J’y pensais l’autre soir en regardant à la dérobée une vieille connaissance croisée par hasard à un « dîner en ville » et dont l’ego paraissait demeurer tout entier dans l’Aquanaute qu’il mettait en avant comme la (seule) preuve ultime de sa singularité, comme si tout commençait et finissait là... Je me disais qu’on était loin, bien loin ce soir-là du duel fascinant auquel se livrèrent le plus souvent à distance les deux acteurs, notamment par garde-temps interposés !

A ma droite donc Jean-Paul BELMONDO séducteur et ô combien séduisant mais pas seulement, un savant mélange d’aisance presque désinvolte et de canaillerie assumée, avec une disposition certaine pour les attributs masculins: belles voitures, jolies femmes et, pour ne rien gâcher, un goût particulier pour les garde-temps de caractère comme par exemple cette Rolex Submariner qu’il porte sur un bracelet manchette noir

dans un film tourné en 1968 (à noter qu’il était plutôt rare, à l’époque, de porter son « Sub » sur un bracelet cuir !).    

A ma gauche Alain DELON, de l’instinct à revendre et un physique auquel il ne manque même pas la légère touche de fragilité: irrésistible ! Plaire est sa façon à lui de respirer, le souci de sa seule personne une manière d’être… tout le reste est accessoire et les objets ne semblent être là que pour le servir : ainsi sa Royal Oak Jumbo (qu’il porte dans « Parole de Flic », « Une Chance sur Deux » ou « Ne Réveillez pas un Flic qui Dort » notamment) vient seulement confirmer son charisme… pas (tenter de) le prouver (elle sera vendue aux enchères à un acheteur chinois pour… 68.750,00 €).

Chacun d’eux, par sa seule façon d’être, a établi pour longtemps les codes de l’homme moderne : une même photogénie, deux garçons aux apparences presqu’antagonistes qui crèvent littéralement la pellicule … : c’est à celui qui imposera le plus durablement son style ! Ce fut là un âge d’or qui les vit affronter leur jeunesse et leur beauté sans jamais pouvoir se départager.    

Jean-Paul BELMONDO marche à l’instinct, à l’amitié et aux sensations fortes. Moins préoccupé de son apparence que de l’adaptation de celle-ci aux situations et aux rôles qu’il enchaîne : c’est ainsi qu’il porte dans trois films d'affilée sa propre Rolex Cosmograph Daytona ! Une montre qui fait tellement partie de son personnage dans « Peur sur la Ville » qu’elle figure à son poignet sur l'affiche du film ! On la retrouvera la même année dans « L'Incorrigible », ainsi que l'année suivante dans « L'Alpagueur » (elle sera finalement vendue également aux enchères pour la « modique » somme de… 165.000,00 € !). Il y aura d’autres modèles de la vénérable maison de Berne qui suivront fidèlement l’acteur dans ses films comme dans sa vie (notamment une Day-Date en or jaune dans « Le Guignolo ») et - il en faut bien - quelques trahisons : une Breitling Chronomat or et acier dans « Itinéraire d’un Enfant Gâté », une Panerai dans une série télé…

Alain DELON est lui un narcisse qui paraît plus préoccupé de son apparence et sa beauté indiscutable est toujours en mouvement, semble se suffire à elle-même et échapper à toute loi. Il ne se révèle donc jamais mieux que dans les costumes qu’il endosse pour des rôles qui sont aujourd’hui entrés dans la légende : l’inoubliable aristocrate garibaldiste dans « Le Guépard » ou le tueur à gages solitaire dans « Le Samouraï » (il y porte une Baume et Mercier) pour lequel il revêt le trench-coat et le Borsalino comme personne… Christian Dior (pour l’« Eau Sauvage ») et bien d’autres marques ne s’y tromperont pas qui verront en lui l’image idéale à laquelle de plus en plus d’hommes voudront s’identifier. Tank arrondie, Blancpain, Vacheron Constantin... la liste est longue des garde-temps qui finissent de « dire » Alain DELON… sans qu’il soit besoin d’en dire plus.

Et en dire plus, toujours plus… sur ce que l’on est, prétend être ou, surtout, voudrait être… c’est le rôle qui semble désormais dévolu le plus souvent aux garde-temps : le poignet précède et l’individualité suit ! Les marques l’ont bien compris qui dépensent des fortunes pour apparaître bien en vue au poignet des sportifs, des… « people »… (sic), des acteurs dans des « blockbusters » - on appelle cela le « placement de produit » - puis revendre à chacun d’entre nous son quart d’heure de célébrité… et c’est ainsi qu’aujourd’hui la montre fait le moine et que l’autre soir l’Aquanaute faisait l’homme…





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Eloge de l'Apostat Horloger.


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Ne pas se contenter d'être ce que l'on est. »
Michel LEIRIS

Change-t-on de montre comme de chemise… ou bien le choix du garde-temps qui va accompagner notre poignet une journée, un soir, un an ou une vie obéit-il à des exigences plus complexes ? Oui, quelle place faisons-nous dans notre existence à cet objet qui est évidemment bien plus qu’un boîtier monté sur un bracelet ?

Celui-là apprécie les objets rares - demeures de caractère, costumes en grande mesure, voitures anciennes - et s’attardera plus facilement sur les montres de collection, celui-ci ne sait pas rester pas en place et court comme il plonge ou surfe - il s’arrêtera sur des garde-temps modernes aux performances toujours plus poussées - et cet autre encore dont l’existence paraît se réduire aux derniers endroits où l’on doit être vu et à ceux où il faut se montrer - lui optera toujours pour des modèles facilement identifiables et aisément reconnaissables…

Mais en matière d’horlogerie, à y regarder de plus près, les choses sont parfois moins élémentaires (ou binaires…) qu’il y paraît et, dans ce domaine comme dans d’autres, l’habit ne fait pas toujours le moine… Ainsi, vous êtes-vous jamais fait la réflexion, croisant dans une soirée ce petit monsieur rondouillard et chauve portant fièrement au poignet une imposante PANERAI, que ce modèle lui allait aussi bien qu’une paire de moufles sied à un homard ? Et, ce faisant, n’auriez-vous pas fait un peu trop vite l’économie de la part de rêve qui entre incontestablement dans l’acquisition d’un garde-temps et ne seriez-vous pas allé un peu vite en besogne en oubliant tout simplement que ce petit monsieur lorsqu’il était enfant soutenait à qui voulait l’entendre qu’un jour il serait nageur de combat… (il est aujourd’hui expert-comptable…)?

Et vous… ? Ne vous êtes-vous jamais senti un peu pilote de chasse en portant une BREITLING NAVITIMER ? Au service de sa Majesté parce qu’arborant une OMEGA SEEMASTER? Ou encore joueur de polo émérite car affichant une REVERSO au poignet? Et les histoires que vous vous racontiez enfant n’ont-elles pas fini condensées dans ce boîtier sur lequel se porte votre regard chaque fois que votre quotidien « adulte » est à l’étroit ? Car nous avons tous au moins deux vies: celle que nous connaissons chaque jour dans la pratique de la « réalité » et puis celle dont nous rêvions enfant et que nous continuons de vivre comme un songe; c’est sans doute pour cette dernière que nous dépensons des mille et des cents, parcourons des kilomètres, patientons des mois voire des années… pour posséder enfin le cadran et les aiguilles qui nous aideront à remonter le temps, ce temps béni où nous nous inventions autant de vies qu’il y avait d’heures dans une journée…

Et puis… l’époque où le père léguait solennellement à son fils la montre de toute une vie comme on passe un témoin, cette époque-là est définitivement révolue ! Car sont venues celle du paraître et celle aussi des vies multiples qui nous voient acquérir et porter autant de montres que nous avons d’âges, d’humeurs ou de « périodes »: une ROLEX (forcément) pour commencer puis une AUDEMARS PIGUET ou une RICHARD MILLE (pour les plus audacieux) et enfin une PATEK à l’âge de raison: c’est une bonne nouvelle pour les horlogers (la création dans ce domaine n’a jamais été aussi abondante) et c’en est aussi une pour nous qui ne nous contentons plus d’être seulement ce que nous sommes.





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Le problème ROLEX.


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Même si on est un clochard, on peut arriver à mettre mille cinq cents €uros de côté. On a le droit de rêver et donc s'acheter une Rolex à mille cinq cents €uros . »
Jacques SEGUELA

Mes plus fidèles lecteurs (en ai-je seulement???!!!) constateront que c’est déjà la deuxième fois que je place un « aphorisme » du grand publicitaire en exergue d’une chronique… et les plus malins n’auront pas manqué de repérer que celui-ci n’est pas sans lien avec un ancien Président de la République qui a justement fait les frais de mon précédent article… : tournais-je en rond comme les aiguilles de mon OYSTER PERPETUAL DATEJUST ?!

Que l’on se rassure, je m’intéresse moins aux dérapages verbaux de ces deux personnages ô combien triviaux qu’à leur funeste lien avec le devenir de cette marque qui m’a (tout comme vous n’est-ce pas ?) tant fait rêver.

Car, à mes yeux (aux vôtres aussi non ?), il y a aujourd’hui (en fait, ça ne date pas d’hier…) un « problème » Rolex et celui-ci est à plusieurs entrées.

La première réside dans le peu de cas que la marque semble faire de son histoire pourtant si glorieuse et constellée de personnages qui sont autant de héros réels ou fictifs : Haroun Tazieff, Edmund Hillary, Tensing Norgay, Steve Mac Queen, Paul Newman, Severiano Ballesteros… mais aussi James Bond ! Rien que ça… Tous ceux-là mériteraient un musée ! Je me souviens avec nostalgie (vous aussi j’en suis certain) des publicités (celle pour la COMEX me faisait particulièrement rêver) mettant en avant les exploits extraordinaires de ces demi-Dieux pour mieux exalter l’esprit de l’OYSTER PERPETUAL 1 et 2, de la MILGAUSS, des SUBMARINER 6538 et 5513 ou encore de de la SEA DWELLER ! Pourquoi alors ne pas faire vivre cette légende qui appartient à tous les amoureux de la vénérable vieille dame de Berne ? Pourquoi ne pas mettre plus en avant le caractère véritablement révolutionnaire et aventurier de la marque plutôt qu’allonger sur papier glacé des figures (tennismen, musiciens…) certes respectables mais sans aucune commune mesure avec celles citées plus haut ?!

La deuxième est, vous vous en doutez bien amis collectionneurs, dans le « trafic » (le mot n’est pas trop fort) de pièces (vraies et fausses) « de collection » qui finira bien par abimer et dévoyer définitivement la marque à force de manipulations génétiques : cadrans, boîtiers, aiguilles, lunettes, index… tout y passe et subit la loi du marché lequel tel un Moloch demande toujours plus de sensations : ainsi, une lunette (vraie ? fausse ? fausse vraie ou vraie fausse ?) de GMT MASTER 6542 a-t-elle été vendue 11.500 $... ainsi ces manipulations finiront-elles bien par faire ressembler nos garde-temps préférés à des OGM, à des créatures (euh… créations) qui échappent à leurs démiurges et deviennent des mon(s)tres (“Frankenrolex” comme l’a très drôlement écrit il y a quelques années un journaliste spécialisé). Et, paradoxalement, la « maison mère » n’est pas pour rien - loin s’en faut - dans cet état de fait puisqu’en s’attribuant le monopole du SAV et - surtout - en remplaçant systématiquement les pièces d’origine par des neuves elle alimente le fantasme d’un véritable « trésor de guerre » accumulé par elle ainsi que la production « parallèle » et effrénée de pièces « vintage »… sans aucune histoire puisque fabriquées à la chaine.

La troisième enfin est la somme des deux premières et demeure dans la politique de la maison Rolex laquelle - faisant fi de son histoire… pour mieux brouiller les pistes ? - a lancé des séries limitées de toutes sortes, puis en a fait évoluer les modèles sans en actualiser le nom mais seulement la référence, les a enfin constamment modernisées technologiquement et cela pour toutes les pièces (cadrans, aiguilles, marquages, typographies…) mélangeant ainsi les cartes et, surtout, ouvrant la boîte de Pandore au « marché » visé plus haut: car lorsque des composants d’une référence sont utilisés sur la suivante puis remplacés au beau milieu d’une série on obtient deux garde-temps de même référence et aux numéros de série consécutifs mais dont les apparences sont différentes... et c’est ainsi que l’on créé un marché de la collection… qui plus est de la rareté et donc une sacré spéculation ! Si l’on y ajoute encore et enfin le fait que les matériaux vivent leur vie et connaissent comme nous autres humains les affres du temps (qui finit par leur donner une patine : on parle alors de cadrans « tropicalisés » notamment) et une généalogie qui font toute la différence (et donc le prix !) on comprend vite l’intérêt qu’ont vu certains (nombreux) de s’ériger en chimistes/réinventeurs du temps qui passe et de la fausse altération pour produire lunettes, cadrans, index, aiguilles etc. sous autant de références que la marque Reine en a imaginées.

Voilà… chemin (spéculatif et faussé) faisant, c’est tout simplement la fabuleuse révolution technique qu’a toujours constitué cette marque, la résistance extraordinaire de ses garde-temps aux conditions (air, terre, mer !) les plus extrêmes, leur légendaire dessin, les matières fantastiques et leurs mutations (patines ! teintes !) merveilleuses que l’on finit par oublier au profit… du seul profit; et du clochard de Séguéla.





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Le temps des uns et celui des autres.


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« L'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. »
Nicolas SARKOZY

Il fut un temps, déjà lointain, où mes pas me menaient presque naturellement sur un continent qu’on dit encore prosaïquement «en voie de développement » ou, de façon plus politiquement correcte, « émergent ».

Car il fut une époque où j’allais souvent ailleurs pour voir si j’y étais, toujours revenant sans m’être trouvé… je ne jouais pas encore la montre et prenais mon temps…

Ce temps ne dura pas et bien assez vite vint celui de ne plus le « dilapider ». Je perdis donc de vue l’essentiel pour mieux me concentrer sur le superflu rejoignant en cela la majorité de mes contemporains. Et c’est ainsi que je vois passer les années dans « ce vieux pays » célébré à l’ONU par un ancien ministre qui - la boucle (déployante) est bouclée - fut aussi l’ennemi juré d’un ancien Président de la République portant à l’occasion (plus que de raison) des garde-temps d’une marque vantée par un « fameux » publicitaire (et ami - le fermoir est fermé - de celui-ci) comme étant le signe définitif de la réussite pour autant qu’on s’en approprie l’un des modèles avant d’être âgé de cinquante ans, un ancien Président de la République disais-je qui justement - le poignet certainement couronné d’u

n de ces chronographes peu discrets - vint annoncer très simplement à tout un continent qu’il était en retard d’un voire de deux métro ! Mais de quelle histoire parle-t-on ? De quel temps ? S’est-il trouvé quelqu’un à Dakar ce jour-là pour lui lancer : « Hé mon ptit ! Tu as peut-être la Rolex Daytona (or blanc) au poignet mais nous nous avons le Temps ! » ?! Et est-ce le bien trop sophistiqué garde-temps montré-là qui portait la parole ou bien les mots qui, entrainés par le chronographe, se sont envolés comme les secondes? Trop vite donc.

Car pendant qu’au nord nous nous échinons encore et toujours à inventer toutes sortes de complications et « hautes complications » - Royal Oak « Quantième Perpétuel Semainier et Lune Astronomique » chez Audemars Piguet, « Rotonde Astromystérieux » de Cartier, « Excalibur Automatique Squelette Carbone » chez Dubuis… -, à élucubrer toutes sortes de propositions horlogères - « déstructuration de la lecture de l’heure », « affichage hydraulique », « heure sautante » (sic) - pendant ce temps-là donc l’Afrique s’efforce elle de continuer le grand dessein de l’homme, celui-là même que l’occident a cru accomplir avec l’invention de l’IPhone et autres AppleWatch s’éloignant toujours un peu plus de l’indispensable pour mieux tendre vers l’inutile et le vain, l’Afrique oui ne compte pas ses heures pour préserver ce qu’il nous reste de lenteur et donc de grâce, celle-là même qui pourrait bien devenir le sens ultime du mot liberté.

Et c’est ainsi qu’un homme d’Etat particulièrement inculte et toujours (trop) pressé entendit faire la leçon à tout un continent riche à millions de traditions et donc d’un archaïsme dont ceux-là qui président aujourd’hui aux destinées de l’horlogerie en général et de la marque qui habillait son poignet ce jour-là en particulier seraient bien inspirés de… s’inspirer et d’ainsi revenir chacun à leurs fondamentaux. Car je l’écrivais déjà dans cette même chronique - il faut croire que la question me taraude - je ne suis pas certain que cette course à la technologie - oui je sais… l’éternelle lutte de l’homme avec Chronos - ne finisse pas par devenir un « contre la montre » qui nous mènera dans le décor… Encore un effort messieurs les horlogers ! Prenez toutes les heures qu’il faudra pour réinventer simplement la tradition, qui n’est rien d’autre que la maîtrise du temps.



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Le début du commencement


Textes : Laurent Cirelli

« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie. »
Isidore DUCASSE

Il y a un temps pour tout. C’est pas moi qui le dis c’est l’Ecclésiaste (3.1-15). Carrément. Et, pour ce qui nous occupe plus particulièrement je dis, moi, qu’il y a un temps pour le commerce et un temps pour la pensée. Un temps aussi pour se demander si une Royal Oak « Offshore Grand Prix » est plus adaptée à un déjeuner d’août au Club 55 qu’une Royal Oak « Chrono City of Sails » et un temps pour ask oneself « d’où l’on vient, où l’on va » et, plus prosaïquement, si l’on a vraiment besoin d’un énième garde-temps pour satisfaire à l’on ne sait d’ailleurs même plus quelle quête… Le temps de la réflexion quoi…

L’idée de cette réflexion - rendons à César ce qui appartient à Stéphane - n’est pas non plus de moi (décidément…) mais de l’heureux propriétaire de ce site - Stéphane donc -  qui en a eu l’idée et m’en a généreusement proposé l’orientation « en toute liberté » (quitte à s’en mordre rapidement les doigts…) : ce que l’on nomme une « confiance aveugle »… Et cette cécité lui fait honneur.

Car donner (lui) carte blanche à un pseudo écrivain en mal de publication (moi) sur un sujet aussi périlleux que le temps (et notamment celui que l’on porte au poignet) pouvait s’apparenter à un pari d’amis mais un pari audacieux quand même… Pari risqué lorsque l’on considère la gageure que constituait l’idée même de citer Marcel PROUST sur un site marchand ou de tenter de rapprocher Richard MILLE de Marcel DUCHAMP… pari d’alliés si l’on veut bien comprendre qu’il s’agit pour l’un de donner quelque sens à l’objet et pour l’autre de donner quelque objet à sa quête de sens. 

In fine, chacun y trouve son compte : la montre se vend tout en prenant son temps pour philosopher sur… le temps qui passe, les tendances de l’heure, l’éternel retour de… l’intemporel… Et le (pseudo) philosophe, lui, s’interroge sur le temps qu’il fait, observe le cadran de la montre et interroge les aiguilles qui tournent autour des goûts et des couleurs pour (essayer de) savoir ce qui nous anime dans cette course contre la montre parfois effrénée qu’est la passion des garde-temps.





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En ce Temps-ci

(le poète, l'horloger et le Beau idéal)

Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l’ai trouvée amère. - Et je l’ai injuriée. »
Arthur RIMBAUD

Je partirai, au risque de me rendre ridicule (ce qui n’est pas forcément pour me déplaire) d’un postulat clair et définitif: le poète Arthur RIMBAUD n’est pas mort, comme on veut bien nous le faire croire, par la faute d’une méchante tumeur au genou (au genou…!) mais par celle de ses contemporains que son projet - « tout voir, tout sentir, tout épuiser, tout explorer, tout dire…» - acheva de convaincre de leur irrémédiable médiocrité. Alors ce fut lui ou eux… !

J’écris ça… ça n’engage que moi bien sûr… Mais, mon commanditaire et néanmoins camarade ayant trouvé ma dernière parution quelque peu vindicative à l’endroit de RICHARD MILLE (et vous chers lecteurs-collectionneurs, qu’en avez-vous pensé ? Réagissez que diable !) je pourrais rapprocher ce dernier du poète ci-haut visé, en faire même une sorte de martyr du « bon goût » et lui adjoindre, sur le Golgotha de mes (vos ?) aversions, les A. LANGE et SÖHNE, DIETRICH OT-1, WERDELIN, SEVENFRIDAY, MB et F, VOUTILAINEN, et autre PARMIGIANI FLEURIER… Mais je ne le ferai pas. Et ça ne sera pas « eux ou moi ».

Car qui peut donc peut bien se soucier de mes goûts et dégoûts sinon moi ? Qui peut donc concevoir que j’avais peut-être pour nous, comme lui (le poète, pas l’horloger) et comme vous, une exigence terrible et belle, insatisfaite et perdue: qu’en ai-je fait, qu’avons-nous fait de cette grâce qui nous était donnée, de la beauté qui nous faisait à l’origine?

Houlà… ! Voilà que je me prends pour Terence MALICK… je m’égare bon Dieu… ! Revenons-donc à des considérations plus… horlogères : pourquoi certains d’entre nous sont-ils bien incapables de porter au poignet une création de GRISOGONO ou alors (pour ce qui me concerne c’est de cette seule façon que je le pourrais) vêtus d’une chemise aux manches particulièrement longues et couvrantes ? Hein pourquoi ?! Et pourquoi d’autres au contraire vont ils se pavaner munis d’une pareille tocante dans les endroits justement les plus en vue de la planète ? Vérité en-deçà des Pyrénées erreur au-delà aurait dit l’autre (Pascal en l’occurrence) et je ne suis pas plus avancé sur la question. Vous non plus d’ailleurs.

Suis-je (sommes-nous) donc, comme RIMBAUD Arthur vu par RIVIERE Jacques un « être exempt de péché originel, un être intact, non diminué, non mutilé » ? Est-ce pour cela que mon (votre?) inclination naturelle va à la beauté simple, rationnelle et est-ce pour cela que je suis remonté (comme le mécanisme d’une vieille AIR KING…) contre certains ? Je m’égare encore ! A la recherche du Beau idéal ?! Autant chercher une aiguille dans une meule de foin !

Que les artistes se confrontent à cette question de la Beauté suprême, intemporelle, et fassent des propositions qui reflètent leur époque et leur génie particulier c’est chose entendue depuis des siècles, alors pourquoi pas les horlogers ? Et puisqu’avec le dix-neuvième siècle l'œuvre l'art acquiert de nouvelles fonctions et que le chef-d'œuvre n'est plus forcément synonyme de Beau et que, quelques années après STENDHAL, Charles BAUDELAIRE affirme même que « Le beau est toujours bizarre » et qu’encore Arthur RIMBAUD, anticipant sur le vingtième siècle, ose s’attaquer à la beauté en assénant ce que l’on peut lire en préalable à ce papier: alors ne devons-nous pas admettre que l’horlogerie du vingt et unième siècle puisse prendre le large avec la rigueur et l’efficacité esthétique, dépouillée parfois à l’excès, des ROLEX, PATEK et autres JAEGER qui ont été longtemps à la montre ce que le Bauhaus a été à l’architecture: rigoureux et sans sophistication.


Pourtant, je n’arrive pas à me défaire de l’idée que ces mêmes marques avaient pour objet non seulement de repousser toujours plus loin les limites de l’art horloger, mais aussi et surtout de perpétuer une certaine idée, toute simple, de la beauté usuelle de l’objet. Et je ne peux pas non plus m’empêcher de penser que les « créateurs » listés plus haut l’ont, eux, assise sur leurs genoux et injuriée…

PS : s’il fallait encore illustrer la conclusion ô combien visionnaire et lucide du texte (12) précédant celui-ci, on pourra se reporter aux pages 80 à 85 de la dernière livraison du magazine « MONSIEUR » qui mélange bien trivialement les genres - la formule 1, la gastronomie et l’horlogerie (en bref, RICHARD MILLE fait cuire - sous l’œil attentif d’un chef étoilé et celui dubitatif d’un coureur automobile ayant donné son nom (ben tiens !) à la… RM11 - un pavé de saumon sur le bloc moteur d’une Nissan GTR… fallait y penser…) - et confirme qu’il ne s’agit pas tant ce temps-ci de faire beau mais plutôt de faire sensation… au risque de se rendre… ridicule.





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Marcel DUCHAMP, l'art de la rupture et Richard MILLE


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas. »
André BRETON

« Que le goût soit bon ou mauvais, cela n’a aucune importance car il est toujours bon pour les uns et mauvais pour les autres. Peu importe la qualité, c’est toujours du goût. »
Marcel DUCHAMP

Il se pourrait bien que l’art soit - entre autres choses - novation. Et il se pourrait aussi que l’art de la rupture doive être considéré comme nécessaire (mais non suffisant) à l’art tout court.

Il se pourrait bien également que cette règle vaille pour d’autres domaines que celui de la peinture. Pour l’horlogerie par exemple.

Quelques (non ?) évènements m’ont tenu - trop longtemps - éloigné de cette rubrique mais l’œil est resté aux aguets et a notamment pu admirer l’exposition « Marcel Duchamp la peinture, même » que le Centre Pompidou a présenté du 24 septembre 2014 au 5 janvier 2015 et consacré aux « débuts » de Marcel Duchamp.

Admirer. Car il ne s’agissait pas là d’une de ces éternelles grandes rétrospectives que les musées du monde entier « montent » et massifient à outrance, non il s’agissait ici d’expliciter avec force, en la singularisant, la démarche - et quelle démarche - d’un artiste qui a « tout simplement » remis en cause la nature même de l’art telle qu’on l’a pratiqué avant lui… pendant des siècles.

C’est en effet à travers une centaine d’œuvres peintes rassemblées pour la première fois que la genèse de cette rupture inaugurale apparaît dans toute sa clarté. Car celui qui a fini par conclure que « la peinture à l’huile commence à ressembler à un vieux chapeau » a d’abord hérité de l’histoire d’un art qu’il a pratiqué en étant imprégné de ses mouvements - en particulier celui du Symbolisme avec lequel il partagea la solitude de l’homme sans Dieu - et en s’essayant à la plupart des genres, du paysage au nu, comme autant d’exercices de style qui l’amènent à comprendre qu’il en va du système des Beaux-Arts comme de toute chose établie : ce qui était neuf devient obsolète et ce qui était singulier devient lieu commun… inéluctablement.

Dix ans … des années pendant lesquelles Duchamp fait le tour de la question et maîtrise assez les techniques pour s’affronter alors au Postimpressionnisme, au Fauvisme et surtout au Cubisme qu’il finit par… devancer et donc vieillir.

Car le temps est au cœur de la réflexion que Marcel Duchamp projette sur l’art. Et le voyage dans le Jura qu’il fit en automobile en compagnie de Francis Picabia et Guillaume Apollinaire en octobre 1912 résonne étrangement avec le premier vers d’ « Alcools » : « A la fin tu es las de ce monde ancien »… Désormais c’est de prendre de vitesse les vieilles croyances qu’il s’agit et il accélère métaphoriquement pour produire le « Nu Descendant un Escalier ».

De là à établir que tout a été peint comme tout a été dit et que l’on a peut-être lu tous les livres il n’y a qu’un pas que l’artiste franchit allègrement en prenant encore de la distance, celle encore indépassable du ready-made…

J’en étais là de mes réflexions lorsque, feuilletant un magazine, je croisais un article sur Richard MILLE dont les modèles ont toujours, je l’avoue, provoqué en moi comme une forme de… rejet ! Il y était question notamment - photo à l’appui - du modèle RM 053 à la vue duquel mon sang ne fit évidemment qu’un tour… : qui peut bien acheter et, surtout, porter « ça » au poignet me demandais-je, certain - moi l’heureux propriétaire d’une Rolex référence 16233 (et celui, inconsolable, de références 5513 et 1675 trop vite revendues) - de détenir la formule définitive de l’élégance et du bon goût… ?! Et ça n’est pas la visite - pour en avoir le « cœur net » - du site internet de l’horloger en question qui allait me faire changer d’avis : RM 3501 ! RM 018 ! RM 057 !! Autant de modèles qui offraient à ma vue des raisons de dénigrer définitivement cette marque sauf à considérer qu’il y avait encore pire (de GRISOGONO, pour ne pas le nommer, étant incontestablement, l’un de ces « pire » mais en cherchant bien on en trouve sûrement beaucoup d’autres)…

Alors ? Quoi ? Suis-je l’équivalent contemporain de ce bourgeois qui, à partir de 1913, découvre avec horreur et stupéfaction qu’un prétendu artiste nomme « art » le détournement d’objets usuels tels qu’un urinoir ou une roue de bicyclette juchée sur un tabouret ?! Ne suis-je que ce commun des mortels, lequel, engoncé dans son confort intellectuel n’admet pas qu’on puisse chercher d’autres voies que celles qui lui sont données pour évidence ?

Alors, peut-être devrais-je considérer que Richard MILLE a pu penser que l’horlogerie de luxe commençait « à ressembler à un vieux chapeau » et, peut-être, dois-je lui reconnaître d’avoir fait sienne (en l’ignorant ?) l’idée chère à DUCHAMP que mécanique et corps sont liés ; de ce point de vue alors tout s’éclaire : l’incontestable innovation horlogère qui caractérise ses créations accompagne avec pertinence les performances toujours repoussées de mes contemporains.

Reste donc, pour moi, … à me (re) mettre au sport.





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Marque ou marqueur ?


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière. »
Charles BAUDELAIRE


Il y a quelque chose qui ne laisse pas de me « gêner» dans le devenir de l’horlogerie de luxe et cela, je crois, pourrait être défini en un seul mot : TROP. Trop d’enjeux économiques, trop de marché, trop de côtes, trop de postures et… d’impostures. Il me semble en effet qu’hier encore (ou bien était-ce déjà avant-hier ?) l’être comptait plus que le paraître, que l’on acquérait et portait telle ou telle montre, choisissait telle ou telle marque, non pas comme un « élément de langage », comme un « marqueur », mais comme la continuation de l’idée que l’on se faisait de soi…

Et j’ai bien l’impression qu’aujourd’hui le temps est plutôt à l’étalage et l’heure à l’affichage…

Le marketing semble en effet avoir (définitivement ?) pris le pas sur la tradition, l’ego sur le goût… et c’est ainsi que les poignets cèdent au charme du premier venu… j’entends par là celui qui a la plus grosse… couverture médiatique (publicité et sponsoring), le plus grand stand à Bâle et les plus belles stars en guise de flag-ships !

Pourtant, chacun des noms auxquels cette chronique s’adresse (Rolex, Patek, Jaeger, etc…) a une histoire fondée d’abord sur l’invention et l’innovation, s’inscrit dans une aventure humaine et scientifique ou sportive qui prima à n’en pas douter sur le « positionnement » ou la «suprématie » de la marque qui se dessinait alors : car, est-il nécessaire de le rappeler, Jaeger Lecoultre s’est appuyé sur la demande d’officiers britanniques - pratiquant le polo en Inde et souhaitant préserver leur garde-temps d’éventuels chocs - pour inventer la Reverso, Rolex ou Omega ont adossé leur tempérament visionnaire à celui d’hommes et de femmes dont la seule ambition était de repousser des limites et d’établir des records, quant à Patek son histoire est d’abord celle de la recherche jamais trahie de l’excellence et de la discrétion toute genevoise…

Mais ce sont ces mêmes marques qui aujourd’hui font l’objet (sont victimes ?) d’une « communication horlogère » (je n’ai pas inventé l’expression…) à outrance et dont l’âme finira bien par se perdre à force d’habiller des avant-bras qui ne s’attachent pas à une tradition mais cherchent seulement un faire-valoir…

Ainsi, la question de l’achat voire de la collection paraît de moins en moins répondre à des critères personnels d’élégance et de moment (on ne porte pas le même garde-temps pendant la journée et à un dîner…), à la représentation que l’on a de soi donc… mais seulement à l’idée que l’on voudrait que l’on se fasse de nous : le regard de l’autre, bien plus que l’édification affutée et affirmée d’une personnalité, anime de plus en plus l’acheteur et le collectionneur.

Et il y a un côté « cours après moi que je t’attrape » dans cette compétition effrénée de la célébrité et du « show off », un échange de mauvais procédé entre des acheteurs qui attendent tout - TROP - de la marque et plus grand chose de leur individualité… et des horlogers qui n’ont à mon avis rien d’autre que de l’argent à gagner à ce jeu-là. Ne s’agissait-il pas à l’origine, pour reprendre la si belle formule d’André BRETON, de couler leur nom dans « l’or du temps » ?





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Là où le temps s'arrête : la Casa Malaparte.


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« La paroi à pic de Matromania, les trois gigantesques rochers des Faraglioni, la péninsule de Sorrente, les îles des Sirènes, le bleu, le vert et le pourpre de la côte d’Amalfi, et là-bas au loin, l’éclat doré du rivage de Paestum – moi je n’ai dessiné que le paysage. »
Curzio MALAPARTE


Le temps des vacances est de nouveau là… et c’est donc le moment, je l’écrivais ici-même il y a un an (déjà…), de libérer enfin poignets et esprits - peu d’entre nous iront d’ailleurs nager si loin qu’il leur faudrait porter une Rolex Sea Dweller ou une Panerai Submersible… ! - de préoccupations somme toute bien matérialistes pour s’abandonner à l’essentiel : soi !

C’est aussi le moment de se souvenir qu’avant même que nous commencions à nous intéresser à des jouets desquels nous continuons parfois de rêver encore adulte une idée fixe mais toute simple occupait notre esprit : avoir un endroit à soi.

Or, donc, il y a en tout homme un enfant… et une cabane qui sommeillent : refuge pour certains, thébaïde pour d’autres elle est souvent, comme la montre, l’accomplissement d’un rêve de gosse.

Celle que l’écrivain Curzio Malaparte (de son vrai nom Kurt Suckert) fit construire à partir de 1937 sur une péninsule rocheuse située au sud-est de l’île de Capri entretient mystérieusement la légende d’un roc devenu depuis une pierre précieuse dont la beauté naturelle le dispute au luxe ambiant.

Car avant d’être colonisé par Prada, Tod’s et autres Gucci ce splendide caillou a vu passer tant de célébrités que la foule afflue encore chaque été, comme elle le fait à Saint Tropez ou à Cannes dans l’espoir d’apercevoir, même de loin, un chanteur en short ou un acteur en tongs…

Malaparte avait-il pressenti que ce siècle finirait par être celui du tourisme de masse et du « laisser aller » ? Pour isoler « Una Casa Come Me » (le nom qu’il donna à cette… utopie), pour que la villa se fasse cabane et que le miracle s’accomplisse il fallut en rendre l’accès presqu’impossible sinon par la mer: alors, dominant en majesté le golfe de Salerne, tutoyant les mythiques rochers des Faraglioni et défiant là-bas au loin la superbe côte amalfitaine la « Casa Malaparte » se dresse sur sa pointe et décourage les importuns.

Immortalisée et sublimée par le film de Godard - « Le Mépris » - dans lequel on peut voir Bardot, au faîte de sa gloire et de sa beauté, nager nue dans les eaux presqu’émeraudes qui l’enserrent la « Casa Malaparte » est une légende au même titre que l’île qui l’abrite. Sa couleur et sa forme ont fini par imposer son atypie au même titre qu’une construction signée Mallet-Stevens ou Le Corbusier.

N’est-ce pas d’ailleurs le propre de l’homme que de rêver d’un endroit à soi, dessiné sur mesure (comme un costume…) selon ses propres lois et principes, dont l’architecture et l’esthétique sont une façon d’autoportrait ? C’est ce que fit ici, sur cette paroi à pic, un dandy sulfureux et narcissique à nul autre pareil. D’autres après lui, - Yves Saint Laurent à Marrakech, Ernest Hemingway à Cuba et jusque Jacques Garcia aujourd’hui à Champs de Bataille - ont aussi voulu donner corps et matière à leurs rêves. Cet été, une promenade - en Riva bien évidemment - du côté de la côte occidentale de Capri s’impose donc si l’on veut s’approcher d’un mythe tout en (re) découvrant un lieu iconique… et repartir halé mais aussi… ébloui.





9

Montres sur grand écran


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

- Do you have a dime for the phone ?
- What ?! A dime ?
- Here ! Take this and juste give me a dime.
- Wait ! Let me see what you got
- It’s a Rolex ! My brother’s watch. Hey comme on !
- Please !
- Here is a dime man.

Transcription d’un extrait du film « Marathon Man » réalisé par John Schleisinger en 1976


C’est certainement l’une des scènes les plus haletantes du cinéma : Babe Levy (interpreté par Dustin Hoffman) est un étudiant new-yorkais dont le frère est partie prenante d’une conspiration visant à récupérer un trésor de guerre appartenant à un ancien nazi… tentant d’échapper à ses poursuivants il négocie une course en taxi et un jeton de téléphone contre… une Rolex GMT Master I réf 1675, modèle avec lunette noire et bracelet Jubilée. Que celui qui, yeux écarquillés et bouche ouverte, ne s’est pas repassé plusieurs fois cette scène sur son magnétoscope puis, plus tard, son ordi… me jette la première pierre !

Et que dire de l’apparition de la Tank américaine allongée de chez Cartier portée par « Thomas Crown » alias Steve Mc Queen… à laquelle, dans ce seul film datant de 1968, il faut ajouter une Rolex Explorer 2 et un Daytona 6265 dans les mythiques scènes de polo, de planeur et de buggy… ainsi qu’une Patek référence 6000 pour l’inoubliable scène de la partie d’échecs : un vrai festival (dans le remake sorti en 1999, avec Pierce Brosnan dans le rôle-titre, on peut apercevoir une… Jaeger Lecoultre Reverso Duo… la crise est-elle passée par là ?)! C’est le même Steve Mc Queen qui donnera ses lettres de noblesse au désormais légendaire chronographe carré de chez Tag Heuer en l’exhibant plus que de raison dans le film « Le Mans » sorti en 1971 et qui lui va… comme un gant !

Il y a, c’est indéniable, quelque chose d’émouvant à voir un garde-temps que nous avons possédé ou dont nous rêvons encore secrètement s’immiscer en gros plan dans une histoire qui se joue sur grand écran et c’est toujours troublant de voir et revoir telle ou telle référence dans « son jus » et « en situation » un peu comme lorsque la voiture du même modèle que celui ayant transporté notre enfance apparaît au détour d’un plan… et dans la même couleur !

Bon… c’est bien évidemment la marque Rolex qui, comme à son habitude, se taille la part du lion et monopolise l’écran en apparaissant dans de très nombreuses séquences à commencer évidemment par celle que porte Paul Newman dans « Virages » (1969) et qui fera naître la légende du chronographe Daytona portant son nom, en passant par les Submariner 6538 et 5513 habituellement portées par James Bond… qui finira par leur préférer l’Omega Seamaster (autres temps, autres mœurs…); et s’il fallait compter les Datejust ayant fait de la figuration le générique serait aussi long qu’un jour sans pain…

Mais des marques telles que Audemars Piguet ou même Hamilton ne sont pas en reste qui réussissent à tirer leur épingle du jeu et ont habillé les poignets de nombreux personnages devenus des mythes tels que Terminator (Royal Oak T3) ou Men in Black (Ventura chrono)…

Et il y a maintenant belle lurette que dure cet échange de bons procédés entre le 7ème art et l’horlogerie! Car c’est le personnage qui fait le garde-temps mais c’est aussi ce dernier qui « finit » le personnage… à tel point que certains modèles adoptent définitivement le nom du héros ou de l’acteur qu’ils équipent… Et c’est la postérité assurée pour cadran et boîtier vus au poignet de Jason Bourne ou Danny Ocean !

Finalement… est-ce un hasard si Sean Connery, Steve Mc Queen ou Paul Newman et plus récemment Daniel Craig ou George Clooney, interprètes de nos rêves d’enfant, sont aussi ceux qui portent les garde-temps qui nourrissent nos songes d’adulte ? Fernando Pessoa, le grand écrivain portugais l’a écrit : nous avons tous deux vies… et l’une d’elles est celle dont nous rêvions enfant et que nous continuons de rêver tout au long de notre existence…





8

Le temps de la démesure


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Avant, ces marques c’était l’élégance dans ses conséquences cachées, celle des souliers, du parfum, de la voix et du parler poli à tout le monde. C’était si on veut le snobisme de la discrétion. Maintenant ces marques... »
Marguerite DURAS


Comme beaucoup d’entre vous je ne suis jamais allé au rendez-vous qui se tient annuellement à Bâle et qui, prenant acte de l’enjeu hautement économique qu’est devenu l’industrie de l’horlogerie de luxe, a fini par substituer à l’appellation de « Foire » le nom beaucoup plus prestigieux de « Baselworld »… : preuve, s’il en est, que ce secteur ignore superbement la crise…

Vue d’ici, cette « grand-messe » ressemble fort à une sorte de « Toys’r Us » géant destiné aux grands enfants que nous sommes… qui se font tout petits devant les idoles incontestables que sont devenus les Patek, Audemars-Piguet et autres Rolex.

Car elles sont toutes là, alignées comme à la grande parade, dès l’allée centrale de la halle 1 qui annonce d’emblée la couleur : or, argent, platine, céramique mais aussi diamants et autres pierres précieuses qui n’hésitent plus à sertir cadrans et lunettes pour faire du garde-temps une pièce unique… le diadème des nouveaux rois du monde! Une véritable couronne au poignet !

Vu d’ici, Bâle c’est un peu Babylone à son apogée : l’opulence érigée en civilisation, une communauté comme coupée du reste du monde... et de sa réalité ! Ici en effet tout n’est que « luxe, calme et volupté » comme disait le poète, un temple dédié à la démesure de la haute horlogerie qui emprunte son adjectif qualificatif à la joaillerie pour mieux s’en rapprocher et même se confondre avec elle dans un mélange des genres parfois déroutant… Ainsi, les marques horlogères les plus prestigieuses s’affrontent dans une course à la démesure : Breguet, Audemars et autres Richard Mille ornent boîtiers et bracelets de mille feux et font scintiller aiguilles et index pour attirer une clientèle à la recherche d’émotions (très) fortes!

A ce petit jeu-là Rolex n’est d’ailleurs pas en reste qui propose le « Rainbow » serti de pierres précieuses ou la DateJust PearlMaster (« prix sur demande » j’imagine…). Les moins fortunés pourront toujours se consoler avec le Daytona en platine et céramique présenté à 60.850 €…

Mais il en va de ce « monde-là » comme de celui des grands sportifs : on ne peut que coller son nez à la vitre et applaudir, mi ébahi mi circonspect, des performances qui à forcent d’être prodigieuses finissent par détourner notre attention de l’essentiel… Car – dixit Saint-Exupéry – « l’essentiel est invisible pour les yeux » et ce qui importe assurément reste le mouvement plus que le décorum, le geste de l’horloger plus que celui du sertisseur… bref la mécanique plus que la carrosserie !

Alors, le modeste (mais heureux) possesseur d’une Omega Constellation que je suis se demande si le pèlerinage à Bâle s’impose vraiment à celles et ceux qui veulent encore voir dans la montre un rêve accessible et un signe de distinction, qui se contentent de convoiter - parfois longtemps - un « simple » Submariner 5513 ou une Ellipse d’Or en faisant durer le plaisir… de pouvoir s’offrir !





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Vendeurs de temps


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Cette montre, j’y tiens beaucoup : elle me vient de mon grand-père, il me l’a vendue sur son lit de mort. »
Woody ALLEN


Comme beaucoup, j’ai toutes sortes d’amis… Ce qui est moins courant c’est que j’en compte au moins trois pour qui les montres sont une passion en même temps qu’un gagne-pain.

Trois amis : trois approches différentes de ce monde en soi qu’est celui de l’achat-vente de garde-temps.

Je devais avoir vingt ans lorsque j’ai rencontré le premier, il n’était pas encore qui il allait devenir mais portait déjà en lui (et sur lui) les signes d’une inclination caractérisée pour, notamment, les montres provenant d’une manufacture sise à Berne en Suisse. Je me souviens très bien de celle qu’il portait ce jour-là, comme un rêve de gosse : une Rolex Oyster Perpetual Datejust en or bracelet Président… très impressionnante (a fortiori pour le jeune minet que je m’efforçais d’être…)! Il y avait aussi chez lui, déjà, ce goût pour l’échange et un insatiable appétit de séduire et convaincre qui trouvèrent un emploi logique dans ce commerce et en font aujourd’hui une sorte de « marathonien » lorsqu’il négocie une pièce: le voyant faire j’ai souvent eut en effet le sentiment qu’il emportait le marché par ko debout de son « adversaire » ! Il y a du jeu, avant toute chose, dans sa façon d’acheter ou de vendre et chaque Patek, chaque Audemars commercée est comme une grande histoire à raconter !

J’étais encore lycéen quand j’ai connu le deuxième et celui-là paraissait si fantaisiste et dispersé qu’il était difficile d’imaginer la tournure sérieusement monomaniaque que prendrait, plus tard, son existence. Je l’ai perdu de vue quelques années et lorsque je l’ai retrouvé son esprit était tout occupé par le sujet automobile… tellement qu’il connaissait les différents millésimes (jusqu’au numéro des châssis…) d’une célèbre marque née à Stuttgart…! Ce n’est que quelques années plus tard que, se trouvant sans activité professionnelle et ayant croisé la route du coureur de fond portraituré plus haut, il se jeta dans l’horlogerie comme on entre en religion. Aujourd’hui, l’œil est malin, il frise, la main est marchande, elle saisit le garde-temps et l’évalue compulsivement… il ne s’agit plus là d’un jeu mais d’un enjeu et la fébrilité est souvent de mise car il sait, tous les marchands et collectionneurs vous le diront, que la  prochaine pièce est toujours la plus belle…    

J’ai croisé le troisième dans un de ces innombrables bureaux par lesquels je continue de ne faire que passer, lui déjà caustique moi toujours cynique… nous étions faits pour nous entendre… il s’efforçait à l’époque de monter dans le train innovant du web dont il descendit pour tenter d’autres débuts qui n’eurent pas tellement de fin. Le temps le rattrapant il s’est tourné vers le courtage de la même façon que l’écrivain prétend parfois qu’il ne sait rien faire d’autre… Plus introverti, moins « sociable » que ses deux confrères il est aussi le plus « raisonnable » mais pas le moins perfectionniste. A la différence des deux précédents celui-ci vit avec son temps et l’époque est au e-commerce plus qu’à l’artisanat… on peut donc lui acheter en pleine nuit l’Omega dont on vient juste de rêver !

Trois vendeurs de temps, trois experts… avec chacun leur manière de voir mais quelque chose qui les rapproche et ne laisse jamais de m’étonner: la place presqu’exclusive qu’occupe, dans leur vie, l’objet de leur passion, le même regard presqu’enfantin qui se porte immanquablement sur le moindre poignet qui passe à leur portée (pour d’autres ce sera les pieds…), une authentique addiction… sur laquelle le temps n’a pas de prise.





6

Un temps pour tout


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Enfin… tout le monde a une Rolex ! Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie. »
Jacques SEGUELA


Mon fils n’a pas huit ans et il possède déjà deux montres qu’il a choisies lui-même et dont chacune est destinée à un moment de sa journée. Ainsi, le week-end, c’est une ICE WATCH qu’il portera au poignet et s’il a une « soirée » il lui préférera la CASIO de ville…

Vous souvenez-vous de votre première montre ? Vous rappelez-vous vos premières émotions à la vue de cet objet qu’on vous offrit pour une première communion ou un examen réussi ? Est-ce là que tout a commencé ou bien est-ce venu plus tard… ce désir irraisonné? Car aujourd’hui vous êtes peut-être de ceux-ci dont le cœur bat à la seule idée d’être bientôt l’heureux propriétaire d’un garde-temps convoité depuis des années ou bien de ceux-là dont les moyens leur permettent de posséder autant de mécaniques (montres, automobiles…) qu’ils ont d’envies ou encore de ces autres qui ont connu des revers de fortune et ont dû se séparer, la mort dans l’âme, d’une ou plusieurs montres chacune pourtant attachée à un jour ou à une saison de leur vie.

Mais il y a eu, forcément, un début et une première fois, le regard neuf posé sur un cadran et des aiguilles… « parce que c’était elle, parce que c’était vous » ! Etait-ce l’Omega que votre père mettait le matin à son poignet après avoir passé sa main dans vos cheveux pour les coiffer? Ou bien le chronographe porté par cet oncle d’Amérique qui  vous étonnait toujours quand il débarquait à la maison chargé de cadeaux introuvables ici ? Ou bien encore la vitrine achalandée de cet horloger-bijoutier devant laquelle vous passiez et repassiez car elle était placée sur le chemin de l’école et qui présentait une montre-bracelet dont vous auriez juré que James Bond possédait la même?   

Puis l’adolescence passa par là et l’on s’intéressa plus à quelques-unes (ou quelques-uns…) cherchant là une raison d’exister qui ne soit pas seulement matérielle; les objets devenaient alors accessoires… Mais ils prendraient bientôt leur revanche.

Car il apparût un jour que votre poignet (et donc votre personne) était beaucoup plus beau (et donc plus attirant) habillé d’acier ou de caoutchouc, le cadran commençait à parler pour vous puisqu’il suffisait de porter telle ou telle montre pour paraître tour à tour élégant, sportif voire aventurier (conquérant quoi…)! Certains ne s’attardèrent pas sur ces heures futiles et leur préférèrent bientôt des études, un métier ou un mariage.

D’autres y virent moins de la frivolité qu’une façon d’affirmer leur goût et leur personnalité, chaque montre offerte ou acquise comme étroitement associée à une époque ou à une période : la première Rolex (offerte ou prêtée) pour la frime, plus tard une Jaeger ou une Patek pour l’âge de raison et une Audemars Piguet pour la crise de la cinquantaine…

Puis, un jour, on finit par se ressembler et trouver montre à son poignet. Un temps pour tout.

Quant à moi, je me souviens avoir travaillé l’été de mes 17 ans pour m’offrir la montre de mes rêves… c’était une Rolex « Oyster Perpetual Datejust » acier bracelet « jubilé » taille moyenne… Je me souviens parfaitement de l’écrin en cuir vert capitonné, du certificat papier poinçonné et du cachet d’authenticité en plastique rouge attaché par un cordon vert et jaune.  Et je me souviens très bien de l’émotion que j’ai ressentie en sortant de la boutique : j’avais réalisé un rêve !

Aujourd’hui, ayant fait le tour de la question, c’est une Omega « constellation » qui suffit à me combler… mais, approchant de la cinquantaine (crise de… ?), je me surprends à convoiter une de mes anciennes amours : une Rolex « Submariner référence 5513 verre plexi »… On ne se refait pas !

Bien sûr, cela n’a aucun rapport avec l’affirmation péremptoire d’un vieux publicitaire en mal de notoriété !





5

L'éternel retour


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Nous ne profitons guère de notre vie, nous laissons inachevées dans les crépuscules d’été ou les nuits précoces d’hiver les heures où il nous avait semblé qu’eût pu pourtant être enfermé un peu de paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues. Quand chantent à leur tour de nouveaux moments de plaisir qui passeraient de même, aussi grêles et linéaires, elles viennent leur apporter le soubassement, la consistance d’une riche orchestration. »
Marcel PROUST


L’horlogerie d’excellence, comme elle est envisagée aujourd’hui, est le symbole vibrant d’un siècle qui est entré très vite dans le futur mais ne saurait encore se priver de son passé, un temps qui hésite toujours entre un archaïsme technique et un marketing d’évolution: oui… c’est Félix Baumgartner s’élançant aujourd’hui de la stratosphère, en chute libre, avec à son poignet un garde-temps sorti d’une manufacture créée hier… en 1865.

Ainsi, la montre contemporaine de luxe obéit à une constante: son identité réside dans son histoire et plus celle-ci est prestigieuse plus son présent s’avère fécond et inspiré, noble et progressiste… Panerai, Patek, Rolex, des marques inséparables du « story telling » et de leurs illustres possesseurs comme des évènements auxquels ils se rattachent qu’ils soient historiques ou sportifs.

Mais le présent de l’horlogerie c’est aussi le futur car la montre est devenue un prodigieux champ des possibles dans lequel s’ébattent découvreurs et défricheurs rivalisant d’ingéniosité pour adapter un savoir-faire « ancestral » à l’exploration de nouveaux matériaux plus avant-gardistes les uns que les autres : ainsi les laitons techniques, la fibre de carbone et la céramique cohabitent avec vis et aiguilles qui sont le « soubassement, la consistance » de cette « riche orchestration » qu’est tout assemblage de précision.

Miniaturisation, résistance, étanchéité, design, c’est d’une course à la modernité qu’il s’agit… mais la montre doit, avant toute chose, être mécanique pour accéder à la perfection : une contradiction qui prend tout son sens quand on sait que les principes fondamentaux de l’horlogerie ont été posés aux 18ème et 19ème siècles.

Si le temps va (beaucoup) plus vite aujourd’hui, si l’homme fait la navette entre la Terre et l’Espace comme il se rendait naguère aux Indes, l’heure reste impérieuse et le savoir-faire qui lui est dédié revêt un caractère sacré car c’est bien dans l’inhumaine tentative de retenir ce qui lui échappe que l’homme se surpasse. L’éternel retour…d’Icare à Baumgartner...

Et c’est bien dans la survivance de pratiques artisanales, dans la répétition de gestes séculaires que l’aiguille continue de tourner tout en se dépassant entraînée qu’elle est par une inépuisable inventivité; pas une accélération mais une progression vers la maîtrise, sinon du temps de la façon de l’approcher.

C’est comme cela que l’horlogerie contemporaine est grande, quand elle va chercher dans son histoire les fondements de son futur, quand la complexité de son avenir est « humanisée » par son passé et que ses avancées ne font pas reculer sa singularité. C’est comme cela que la montre n’a jamais été autant tournée vers l’éternité.





4

Perdre son temps


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« J’ai tellement besoin de temps pour ne rien faire qu’il ne m’en reste plus assez pour travailler. »
Pierre REVERDY


La vitesse… quel est cet impératif qui gouverne aujourd’hui nos existences jusqu’à les entraver? Pourquoi ces vies pressées, minutées, organisées à l’extrême : pour tendre vers quoi ? Je m’en fais la réflexion chaque fois que, sacrifiant (mais comment faire autrement ?) ma vraie nature (velléitaire ô combien) sur l’autel de la modernité, j’ouvre ma « boîte mail » et me vois aussitôt sommé de répondre « asap » aux demandes qui me sont faites…

Car le temps n’est plus au délai mais à l’immédiateté, le temps n’est plus à la perte mais au gain, et l’instantanéité est devenue notre ordinaire… tellement ordinaire.

Oui… la nature a horreur du vide et mes contemporains se pressent d’en finir avec les creux de leur existence en exigeant toujours plus de présent : c’est ainsi que le passé est dépassé et l’avenir si vite obsolète… mais est-ce ainsi que les hommes doivent vivre ?

Il faudrait se souvenir de l’ennui, celui-là même que, gamin, nous redoutions tant mais qui nous poussait à construire toutes sortes de châteaux, à élaborer tant d’utopies dans des cabanes faites exprès pour ça, se rappeler des minutes qui ne passaient pas mais allongeaient le temps à l’infini… : nous étions alors immortels !

Car nous avons tous deux vies, la première, la vie « intérieure » constituée des rêves que nous faisions enfant est celle que nous nous efforçons de préserver tout au long de notre existence comme une illusion qui s’étiole, la seconde nous est assignée par le quotidien et nous la vivons dans le commerce des autres… c’est celle qui nous enjoint de faire vite, toujours plus vite, « cap au pire ».

La première, seule susceptible de nous soustraire aux ravages du temps, est celle qui, loin de nous le faire perdre, lui donne un sens parce qu’elle est nous est propre et profonde, secrète aussi; mais c’est aussi celle qui ne fait pas les affaires de ce qu’Henry Miller nommait « le temps des assassins », le temps d’un « monde goulu, affamé de matérialités, infatué de lui-même »… ce temps-là réclame toujours plus de « temps de cerveau disponible »…

Et c’est ainsi que nous avons perdu la grâce et l’immortalité au profit du contingent et de l’imminent, perdu notre âme en laissant filer nos songes comme un rien, pour gagner du temps. C’est ainsi que nous sommes devenus utiles et inconsolables.

L’heure tourne et Chronos, ce perpétuel insatisfait,  saura tôt nous rappeler que notre première montre (celle que nous avions tant voulue… pour moi ce fut une Rolex !) a sonné le glas de notre liberté, asservi nos chimères au dur désir de durer. L’œil rivé sur l’aiguille nous a fait tomber de l’arbre sur la branche duquel nous aimions tant laisser filer les heures ou plutôt « perdre notre temps » comme ils disaient… Mais c’était de l’éternité que nous amassions.





3

Un beffroi en poche


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« « Tu connais pas les fétichistes ! Universal c’est de la drouille ! Tandis que Pk et Philip = première marque du monde – c’est tout – et en platine – et gourmette du même métal – et la lune et les jours et le Soleil et le chronographe et les heures qui sonnent ! Un beffroi en poche ! C’est comme dans les contes de Fées - il faut que ce soit « impossible ». Un temple et le Dieu du Temps dans sa poche. Non t’es encore loin… t’es pas un vrai amoureux… »
Louis-Ferdinand CELINE à Albert PARAZ le 5 avril 1951


Est-ce parce que plus personne ne le lit (il faudrait, pour être juste, écrire « ne lit »)… ? Il convient en effet aujourd’hui d’être un « célinien » averti pour savoir le penchant de cet écrivain minutieux entre tous pour la marque genevoise et s’étonner que sa merveilleuse métaphore ne soit plus qu’une formule qu’on se passe sous le manteau entre connaisseurs.

Un beffroi… À partir du onzième siècle, bâtir un tel monument n’est rien de moins que le symbole de son autonomie et de sa puissance pour la commune qui l’érige. Et l’horloge qui sonne les heures incarne alors une rupture dans le découpage du temps : la journée n’est plus rythmée par les cinq prières sonnées par les clochers des églises mais par les heures, le « temps divin » s’efface devant un temps profane, le spirituel ne tardera plus à plier devant le progrès. Vers 1850, Antoine Norbert de Patek et Jean-Adrien Philippe décidèrent de rapprocher leurs talents pour en faire du génie : dans leur domaine, celui de l’horlogerie, ils furent sans nul doute des novateurs tout autant que des inventeurs, de ceux qui ne s’en sont pas laissés compter par l’immobilité toute proche du Léman, ont fait du Quai des Bergues un laboratoire de la modernité… Des aventuriers… ! Au même titre que Messner ou Picard!

Marquer son temps en le devançant, en le pliant à ses exigences… n’est-ce pas là tout ce qui rapproche l’homme du Créateur, le fait dialoguer avec les dieux (« et la lune et les jours et le soleil… ») ?

Quand l’horlogerie devient manufacture: noble tentative de s’approprier l’heure ou vanité folle de la retenir ? Le dix-neuvième siècle voit s’accomplir la suprématie de l’invention et de l’industrie sur la peur du très-haut, chaque brevet est alors un pas de plus vers l’indépendance de l’homme et chaque garde-temps un son de cloche qui se perd.

Ici et maintenant, puisque même les téléphones affichent les minutes, l’acquisition d’une montre prend tout son sens, car c’est bien de posséder une histoire qu’il s’agit, de la faire sienne : celui-là pensera porter une tradition, celui-ci une marque, l’avant-bras comme un étendard de sa propre seigneurie, un succédané d’héritage dans une époque sans legs.

« Un beffroi en poche » : l’écrivain dit en quatre mots, et c’est lumineux, le chemin parcouru par son espèce pour atténuer le sentiment de sa finitude, domestiquer le sablier en se l’appropriant, rester maître de la course au devenir qu’est toute existence. Le ciel peut attendre.






2

Le Temps des Vacances


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

D’abord ôter sa montre, la garder à portée de main… ou pas, le poignet comme délivré; le reste suivra.

Car il n’y a pas de repos sans un corps libéré, rendu à sa fonction originelle… tant il est vrai que nous avions les pieds nus dans la terre ou le sable bien avant de les enfermer dans du cuir, si précieux soit-il parfois.
Vient alors parfois ce moment parfait que Louis Aragon a su dire comme personne: « Il m’arrive de perdre soudain tout le fil de ma vie: je me demande, assis dans quelque coin de l’univers, près d’un café fumant et noir, devant des morceaux polis de métal, au milieu des allées et venues de grandes femmes douces, par quel chemin de la folie j’échoue enfin sous cette arche, ce qu’est au vrai ce pont qu’ils ont nommé le ciel. Ce moment que tout m’échappe, que d’immenses lézardes se font jour dans le palais du monde, je lui sacrifierais toute ma vie, s’il voulait seulement durer à ce prix dérisoire. Alors l’esprit se déprend un peu de la mécanique humaine, alors je ne suis plus la bicyclette de mes sens, la meule à aiguiser les souvenirs et les rencontres. Alors je saisis en moi l’occasionnel, je saisis tout à coup comment je me dépasse: l’occasionnel c’est moi, et cette proposition formée je ris à la mémoire de toute l’activité humaine ».

« Toute l’activité humaine »… Mais, même en ces heures suspendues, il y a toujours celui-là ou cet autre qui ne savent (peuvent ?) pas faire autrement qu’arborer coûte que coûte leur mécanique au poignet, boîtier or à telle terrasse, chronomètre sur telle plage… pour mesurer quoi ? N’est-ce pas plutôt à saisir la vanité de toute chose qu’il faudrait employer ce temps? Ne vaudrait-il mieux pas, à cet instant, (tenter de) se défaire de soi ?

Et n’est-ce pas plutôt à regarder les heures filer - sans ressentir le moindre besoin de les retenir - qu’il faudrait perdre son temps ? Le cadran, si beau soit-il, n’est plus comptable de nos vies, les aiguilles n’en n’indiquent plus implacablement le sens: c’est le moment d’aller au bout de sa laisse…

Car bientôt il faudra ranger, sans pouvoir l’enfouir, cette sensation fugace mais profonde que l’essentiel est ailleurs que dans la possession, il faudra bien finir par regarder l’objet pour ce qu’il est et pas pour ce qu’il représente: un accessoire. Si beau soit-il.

Alors vient le moment de replacer la montre sur le poignet, de remettre la mécanique en route, alors on se prend à regarder l’heure avec cette impression, chaque rentrée plus vivace, que le temps est bien ce « joueur avide » dont parle Baudelaire et que chaque regard jeté sur le cadran est une petite défaite.






1

Quelques correspondances sur le temps


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli


« Prends ton temps », « Tu perds ton temps », « Gagne du temps ! »… nôtre existence entière est rythmée par ces conseils, critiques, avis au mieux bienveillants au pire impérieux qui résonnent comme autant de contraintes et sont omni présents dans nos vies pressées…

L’homme pressé, justement, c’est celui qui dans le roman éponyme de Paul Morand ne peut attendre, patienter et se consume à force de précipiter le temps, de l’accélérer dans une course folle qui le mène au pire… à « tombeau ouvert ».

Et c’est bien d’une course que Jacques-Henri Lartigue a fait la parfaite allégorie du temps… qui passe: sur cette photo prise en 1912 la vitesse d’une Delage courbe le présent - hommes, poteaux télégraphiques - et le penche inexorablement vers le passé en s’élançant vers le futur. Le photographe, dont l’œuvre à venir est un hymne bienveillant à la vie, veut il nous rappeler qu’il faut se dépêcher de vivre ?

Alors vivre, n’est-ce pas seulement « jouer la montre » comme si le temps était une partie dont la mort sonnerait la fin… ? Et porter une montre… n’est-ce pas la vaine tentative de maîtriser les heures, de les domestiquer en les retenant par la main si proche du poignet ? Une gageure… mais qui pousse l’horloger à accomplir des miracles.

Les montres… « complications », « tourbillons » sont alors autant d’applications du génie humain résolument tournées vers la bataille que nous menons contre les minutes qui filent, certainement aussi la plus belle façon qui soit de la perdre.

Le temps perdu: est-ce un hasard si la plus belle œuvre littéraire qui fut jamais écrite s’attelle à sa recherche, s’attache à fixer les heures qui font une vie, à en ralentir la marche… assez pour que le lecteur puisse contempler la condition humaine dans le sens des aiguilles d’une montre et comprendre que rien ne dure ?

Mais si rien ne dure alors pourquoi tant d’efforts jetés dans la poursuite de la perfection par les Patek, Breguet et autres Journe ? Certainement pour la beauté du geste… non ?



Conte de Noël





Tanger-Paris


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n’atteint que l’ennui, et qu’il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu’elle nous donne. »
Marcel PROUST


C’est un rituel. Peu de temps après que le muezzin a suspendu le calme de la nuit finissante Tahar se lève. Presqu’encore endormi il enfile son burnous et sort de sa chambre puis monte à tâtons les quelques marches qui le séparent de la petite terrasse surplombant sa maison. Il y fait froid et les odeurs qui empliront bientôt la Medina sont encore captives de l’obscurité. De là où il est Tahar peut entrevoir comme chaque matin les premiers mouvements de ceux-là qui commencent déjà leur journée et les vaines agitations de ces quelques autres qui finissent la leur. Car la ville ne tardera plus à s’éveiller. Mais son attention est déjà fixée sur la main qui glisse vers la poche et s’empare de l’objet pour le porter au regard. Et comme chaque matin Tahar le découvre respectueusement à mesure que les premières lueurs de l’aurore « aux doigts de rose » chère à Homère viennent en éclairer les contours puis les détails.

C’est une montre bracelet qu’il tient dans ses mains et contemple, un garde-temps manufacturé par un horloger suisse dont le seul nom évoquait autrefois à Tahar la ferme certitude d’appartenir à un monde à l’usage duquel rien ne l’avait pourtant prédestiné. Mais ce matin, comme hier et demain, le nom n’évoque plus grand-chose d’autre que des visages oubliés, des lieux perdus. Seule la beauté de l’objet demeure comme la trace d’une vie qui aurait bien pu n’être qu’un songe.

Car tout est allé si vite.

Du pays natal quitté par ses parents - la mer traversée puis vite éloignée - à leur installation aux abords naissants de la grande ville longtemps il ne sut presque rien : lorsque Tahar fut en âge d’écouter ceux-ci étaient déjà trop accablés par la fatigue et le renoncement pour lui transmettre une histoire qui leur échappait irrémissiblement. C’est à l’école que, par bribes, il reconstitua un passé et une naissance qu’il s’efforcerait tôt de faire mentir. Parce que très bon élève il fut vite repéré par la République et promis à un brillant avenir. Bientôt ce fut la grande école et les lumières de la ville. Bientôt ses amis d’enfance lui tourneraient le dos.

Le jour se lève à Tanger, considérant l’aube naissante et ses promesses il se souvient qu’il y avait près de son lycée à Paris un horloger-bijoutier dont la vitrine présentait plusieurs modèles de bracelet montres et devant laquelle il passait chaque fois qu’il quittait l’internat pour rentrer chez ses parents : des noms - « Rolex », « Cartier », « Patek Philippe »… - qu’il ne connaissait pas et qui étaient comme une langue nouvelle qu’il lui faudrait apprendre… moins pour posséder que pour trouver sa place dans ce nouveau monde car il avait déjà compris que, comme toute chose, la beauté s’achète.

Les semaines filaient et chaque vendredi Tahar regagnait immanquablement l’appartement que ses parents habitaient toujours dans cette agglomération qu’on nommerait bientôt « cité », là où il pouvait les voir s’éloigner peu à peu de tout ce qui pensait-il allait donner un sens à sa vie… car en ces lieux il n’y avait décidément pas de place pour le superflu.

Comme un soleil pâle commençait à éclairer le cadran qu'il ne quittait plus des yeux il se souvint que tout avait commencé par une montre.





New-York


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Quel est celui qu’on prend pour moi ? »
Louis ARAGON


Contrairement à la plupart de ses contemporains Tahar n’eut pas trop de difficultés à trouver un emploi au sortir de ses études… c’est même son futur patron qui vint le «chasser» avant même qu’il ait obtenu son diplôme.

Le soleil commence à réchauffer le sol de la petite terrasse, les bruits si familiers de la medina se font maintenant plus présents et Tahar se souvient de ce premier déjeuner avec celui qui allait bientôt lui offrir bien plus qu’un travail : c’est une montre qui attira singulièrement son regard… à tel point qu’il ne pouvait en détacher ses yeux et paraissait plus absorbé par l’objet que par les paroles bienveillantes de l’homme qui lui faisait face et qui lui proposait rien moins qu’un avenir.

Une Patek Philippe modèle Calatrava 5120J… c’est par là qu’il entama donc son initiation à un monde dont il avait seulement commencé à entrevoir certaines apparences au détour d’invitations chez les parents de quelques étudiants qui habitaient des endroits où tout semblait n’être que « luxe, calme et volupté »… loin, bien loin donc du bruit et de la laideur qui submergeaient maintenant les lieux où ses parents vivaient depuis leur arrivée en France. Car cette montre évoquait parfaitement l’aisance sans ostentation et l’autorité de celui qui était maintenant assis à côté de lui dans cet avion qui volait vers New-York.

Des odeurs animales mélangées à la poussière du souk venaient s’unir à celles de la mer toute proche, des chats miaulaient et le muezzin n’allait plus tarder à retentir obligeant Tahar à suspendre sa rêverie… Sa prière terminée il reprit le fil de ses pensées et serra un peu plus dans ses doigts l’objet qu’il avait extrait de sa poche quelques heures plus tôt.

Il se souvenait parfaitement de son premier séjour à New-York, du tour que prit alors sa vie, aussi exalté que le rythme de la « ville qui ne dort jamais ». Le temps avait alors une autre dimension, les heures ne comptaient plus, comme extensibles, et Tahar était pris dans un mouvement perpétuel. Sa première « contrepartie », le cadeau originel qu’on lui fit pour célébrer cette première année réussie - et bien sûr les gains faramineux qu’il fit engranger à la firme qui l’employait - fut pourtant un garde-temps. Lorsqu’il défit l’emballage luxueux que lui avait tendu celui-là même qui lui avait donné sa première « émotion horlogère » il reconnut au premier coup d’œil le coffret gainé de cuir vert qu’il avait contemplé maintes fois dans la vitrine de cet horloger bijoutier sur le chemin de son lycée… et l’ouvrant il découvrit une Rolex Oyster Perpetual Datejust en or qu’il ne trouva pas élégante mais dont il comprit qu’elle était de circonstance... Il pensait alors que le monde lui appartenait.

Ce fut une époque d’euphorie : l’argent, le succès, tout était à portée de main… la vie ne lui refusait rien et lui ne savait pas dire non à grand-chose. Il y eut beaucoup de dépenses, d’amis vrais ou faux, des amours entamées qu’il ne prit même pas la peine de terminer, la famille tenue à distance par manque de temps ou par négligence… l’essentiel était ailleurs. Mais où ?

Lorsque le FBI sonna à sa porte tôt ce matin-là Tahar était encore camé… tellement qu’il était tombé tout habillé sur le lit dans lequel deux filles dont il était bien incapable de se souvenir du prénom dormaient encore.

Avant de le jeter sans ménagement au fond d’une cellule on lui prit sa cravate, ses lacets et sa montre. Il portait alors un tourbillon Richard Mille qui s’harmonisait parfaitement avec la vulgarité de son existence.

A suivre…





Genève-Paris


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« La ville était boursouflée, fanée, abrutie de gâteries et de jeux, et une nouvelle expression - Ah ouais ? - résumait tout l’enthousiasme suscité à l’annonce des derniers super-gratte-ciel. Mon coiffeur prit sa retraite sur un pari d’un demi-million de dollars en bourse et j’avais conscience que les serveurs en chef qui me saluaient - ou manquaient de me saluer – en me montrant ma table étaient bien, bien plus riches que moi. »
Francis Scott FITZGERALD


Le quai des Bergues était encore désert à cette heure comme Tahar y promenait seul sa silhouette longiligne. Les unes après les autres, il laissait derrière lui les vitrines des horlogers les plus illustres et longeait le Rhône, traversait le pont du Mont-Blanc et rejoignait son bureau. Il ne s’était pas attardé sur les devantures car il ne les connaissait que trop et n’avait plus, ces derniers temps, aucune envie d’aucune sorte. En tout cas pas celle d’acheter une montre… encore.

Il avait pourtant, depuis son arrivée en Suisse, accumulé une collection de garde-temps qui révélait un goût immodéré pour l’horlogerie et plus particulièrement pour cette marque fondée au n°29 de ce quai qu’il empruntait maintenant chaque matin, depuis quelques années. La vie s’était maintenant emparée du jour et les terrasses qui voisinaient celle de Tahar s’animaient de cris d’enfants et de miaulements de chats. Il demeurait encore seul, les autres dormaient à l’étage du dessous et chaque seconde lui était alors précieuse… bien plus précieuse que tout ce qu’il avait jamais possédé.

Car il avait possédé beaucoup et rapidement, et il avait presque tout perdu une première fois lorsqu’il avait dû quitter New-York sans même prendre le temps de rassembler ses affaires. Ce fut ça - partir du jour au lendemain - ou la prison… Il n’avait gardé de cette époque qu’une Audemars-Piguet Royal Oak et le premier costume que lui fit acquérir chez le meilleur faiseur de New-York celui-là même qui l’avait initié à l’horlogerie par le simple fait de porter une Calatrava…

Son existence avait pris un tour nouveau au bord du Léman, c’en était fini des jours et des nuits confondus dans la même frénésie, des abus de toutes sortes et de l’argent facilement gagné puis aussi vite dépensé pour quoi pour qui il ne s’en souvenait déjà plus : il était maintenant marié à une jeune femme issue de la bonne société genevoise, menait une vie apaisée et se consacrait essentiellement à un métier dans lequel il excellait mais qu’il finissait par abhorrer… Il y avait en effet, depuis un certain temps, quelque chose de pourri au royaume de la finance…

Tahar consacrait l’essentiel de son temps libre à courir les ventes aux enchères et passait des heures avec des vendeurs dans ces boutiques où l’on avait toujours quelque chose de plus rare et plus cher à lui proposer. Mais il détenait alors une collection de garde-temps que celui qui l’avait introduit dans ce monde aurait sans nul doute enviée puisqu’il n’y avait de place dans celle-là que pour les plus belles pièces : Patek Philippe bien sûr, Breguet, Journe, Jaeger sans oublier Rolex…

Car il n’était plus question de montrer non plus que d’avoir mais plutôt de ralentir le temps en le possédant.
Un matin qu’il longeait le quai pour gagner son bureau son téléphone sonna et lorsqu’il décrocha il entendit d’abord des pleurs. On lui annonça la mort de son père. Quelques jours plus tard, l’avion dans lequel il sommeillait encore survolait la mer et commençait sa descente. Il fut réveillé par une lumière blanche presqu’irréelle tant elle était inaltérée et, regardant par le hublot, il vit la côte se découper et le pays de ses parents lui apparut dans toute sa splendeur.

Il ne serait bientôt plus seul sur la terrasse à profiter du premier soleil car la maison s’éveillait lentement. Il eut encore le temps de se souvenir parfaitement des couleurs et des odeurs qui l’avaient assailli lorsqu’il était descendu de l’avion pour « rentrer au pays »…

A suivre…





Tanger


Textes : Laurent Cirelli - Illustrations : Prune Cirelli

« Sic transit gloria mundi »


« Ainsi passe la gloire du monde. »… Tahar avait fait graver cette locution au dos du boîtier de la Grande Reverso 1931 Rouge que sa femme lui avait offert pour ses cinquante ans. Il avait en effet, à cette époque de sa vie, atteint les quelques sommets qu’il s’était imposés à lui-même et avait pris la distance suffisante avec sa naissance pour pouvoir enfin l’accepter. D’ailleurs, il avait aussi fait graver « Vanitas vanitatum omnia vanitas.»… sur un Duomètre à quantième lunaire…

Le voyage qu’il avait fait à Tanger pour enterrer son père avait été pour lui l’occasion de mettre de l’ordre dans son existence car il était rentré à Genève tout à fait conscient des bouleversements qu’il allait devoir vivre pour ressembler enfin à celui qu’il avait entr’aperçu là-bas et dont l’intuition ne le lâcherait plus.

Tahar était si absorbé par ses pensées qu’il n’entendit pas son fils approcher… il savait marcher depuis peu et ses pas étaient encore incertains mais il s’élança sur la terrasse blanchie par le soleil, tomba, se releva et courut vers les bras de son père. A peine avait-il remis les pieds au bord du Léman que Tahar avait pris plusieurs décisions radicales. Lorsqu’il annonça à celui qui lui avait tout appris que c’en était fini pour lui de faire de l’argent propre avec du sale, lorsqu’il lui expliqua que le monde courrait à sa perte en poursuivant un dessein qui n’avait même plus pour lui l’attrait du progrès, l’homme à la Calatrava le regarda avec un mélange de mépris et d’envie mais il ne répondit rien car il n’y a rien à répondre à l’esclave qui s’est affranchi... Quelques jours plus tard Tahar liquida toutes ses positions et prépara sa sortie.

Sa femme quant à elle ne comprit pas ce qui lui arrivait car il avait tout pour être heureux, hormis l’enfant qu’ils n’avaient jamais réussi à avoir…

Tout pour être heureux c’était… une magnifique demeure à Cologny, les vacances d’hiver à Saint Moritz, celles d’été à Porto Fino ou ailleurs… partout ailleurs, là où ses semblables se retrouvaient pour se montrer leurs jouets - autos, yachts, montres, femmes - et se convaincre de leur puissance avant de reprendre le chemin des affaires, repus d’eux-mêmes.

Tahar entendit sa femme appeler son fils mais il était encore dans un demi- songe et ne fit pas attention à l’enfant qui quittait ses bras pour courir vers le petit escalier menant à la douceur de sa mère.

C’est Sotheby’s qui fut chargé de la dispersion de sa collection de garde-temps et l’évènement fit grand bruit parmi les amateurs du monde entier car certaines pièces - une Grande Complication de Georges Daniels, l’unique Rolex intégrant un mécanisme coaxial et surtout la montre de poche « Graves » de Patek - étaient rarissimes. Tout fut dispersé, vendu, Tahar ne garda qu’une seule montre et fit don du produit des enchères à une association caritative.

Ce qu’il avait laissé-là était bien plus que des montres, c’était du temps qu’il avait passé avec elles, des minutes et des heures de son existence marquées par des trotteuses et des aiguilles, des cadrans contemplés autant par passion que par nécessité et qui avaient jalonné une vie. C’était du temps perdu et retrouvé.

Il laissa la maison de Genève à sa femme dont il divorça sans regrets et par consentement mutuel, installa sa mère dans une banlieue parisienne coquette et pas trop éloignée de celle où elle avait toujours vécu, liquida ses derniers engagements et partit sans remords. La mère de son fils monta le thé sur la terrasse et Tahar vit encore dans son sourire cette bonté qui lui avait tellement manqué, tout occupé qu’il avait été - une grande partie de sa vie - à accomplir son destin dans la dureté. Ne restait de ce temps révolu que l’objet qu’il tenait encore dans sa main comme un talisman et qui attestait, lui, de sa victoire sur la fatalité mais aussi donnait raison à cet écrivain russe lu quand il était jeune homme et qu’il n’oublia plus: « la beauté sauvera le monde ».

Un jour, son fils porterait cette Patek Philippe Calatrava 5120J…